luc patentreger
luc patentreger

hypnose conversationnelle

 

maître de formation : Dr. Jean-Marc Bénaïem, Pitié-Salpétrière, Paris

 

mémoire :

 

Premiers pas en hypnose médicale : la convivialité thérapeutique

 

Samedi soir : perplexité                    

 

Sur le chemin du retour, après une première journée de formation d’hypnose médicale, plusieurs sentiments m’animent et me laissent dans une grande perplexité.

 

Je profite de cette belle fin de journée d’automne à Paris pour regagner le domicile de notre famille en marchant dans les rues. Les deux heures de marche ne seront pas de trop pour digérer la quantité d’information reçue aujourd’hui, afin de préciser mon cheminement personnel vis à vis de l’hypnose médicale dans ma pratique quotidienne de médecin généraliste, et afin de peaufiner mes réflexions actuelles concernant la rédaction d’un livre sur le thème de la convivialité urbaine et durable.

 

En effet depuis près d’une trentaine d’années, je réfléchis, et j’écris, sur le vivre ensemble, et comment transformer les quartiers pour permettre l’amélioration de l’intergénérationnel, de l’interculturel et de la mixité sociale. J’ai appelé ce concept la convivialité durable et urbaine.

 

Depuis près d’une trentaine d’années, dans le même ordre d’idée, je pratique une médecine que je qualifie volontiers de médecine sociale, faite avant tout d’écoute, d’empathie, de partage et de chaleur humaine échangés avec les patients. Un ami ophtalmologue m’a proposé récemment de l’accompagner pour suivre une formation en hypnose médicale ericksonnienne à Paris. Intéressé par la nature humaine sous tous ses aspects, j’ai accepté cette expérience, même si l’hypnose restait pour moi un domaine totalement étranger. Avec de multiples interrogations quant à sa pertinence, ses applications, son mode de fonctionnement, voire sa crédibilité.

 

Sur le trajet du retour, comme absorbé par une force mystérieuse, toutes les idées se focalisent sur les propos et les exercices des deux principaux orateurs de la journée, le docteur Jean-Marc Benhaiem, responsable du Diplôme Universitaire d’Hypnose Médicale de l’Université de Paris VI, Pitié-Salpêtrière, et le docteur François Roustang, célèbre philosophe et hypno thérapeute. Mes idées deviennent confuses devant les sensations ressenties lors des expériences réalisées collectivement en amphithéâtre. Une sorte d’alchimie se fait en moi et m’entraine dans un autre état de perception des choses ; mais je ne sais pas quoi encore. D’autant plus que le docteur Benhaiem nous invite à la fin de son cours à essayer les quelques expériences dès lundi sur nos patients. Une simple journée de cours bouscule huit ans de formation médicale et vingt sept ans de pratique quotidienne. Mais je sens aussi quelque part que je pratique déjà cette méthode sans le savoir grâce à mon approche humaniste et conviviale, comme monsieur Jourdain …

 

Une grande perplexité m’accompagne sur tout le trajet du retour : qu’est-ce qui se passe ?

 

 

Dimanche : exercices familiaux

 

Le repas de famille du dimanche midi est l’occasion de mettre en pratique les quelques exercices réalisés en cours la veille dans un amphithéâtre rempli par plus d’une centaine d’étudiants. Je dois avouer que je suis assez bluffé : un, parce que la plupart des étudiants semblent avoir vécu pleinement ces expériences, alors que les conditions d’induction n’étaient pas les meilleures ; deux, parce que, à ma grande surprise, j’ai moi-même ressenti à un moment donné les sensations que nos enseignants voulaient nous faire vivre. Alors que je pensais être hermétique à ce genre d’expérience.

 

Donc, à la fin du repas, je me prête volontiers à l’exercice du savant qui montre, alors que je n’en mène pas large !

 

Et il se passe quelque chose d’étrange : j’arrive à créer chez les membres de ma famille les mêmes sensations ressenties par les étudiants dans l’amphithéâtre. Plus tard dans l’année, après lecture de livres sur les métaphores, je me rends compte que l’étude de l’hypnose est vraiment un jeu d’enfant.

 

Je montre à mon assistance du dimanche les différents exercices :

-       fixer un point sur un mur ;

-       ressentir les impressions entre index et pouce, les yeux fermés ;

-       les deux coupes et les cinq fruits qui passent d’une coupe à l’autre ;

-       le ballon invisible qui se dégonfle entre les mains.

 

Tout le monde me demande d’autres exercices et certains me supplient déjà de les traiter par hypnose médicale. Le docteur Benhaiem a donc raison : je peux commencer dès lundi !

 

 

Lundi : Gaby et la feuille de salade

 

Lundi matin, la salle d’attente est pleine. Comme un lundi. Entre les consultations de pharyngite, celles des renouvellements de traitement pour maladies chroniques, ou des examens de bébés, ou encore de traumatismes et d’accidents du travail, je ne vois pas trop comment je vais pouvoir commencer une séance d’hypnose. Et puis je ne vois pas comment je pourrai m’y prendre. Il est sympa Benhaiem de nous inciter à se lancer dès aujourd’hui ! Il ne voit pas tous les coups de téléphone que je reçois, les certificats à remplir entre deux, comme les examens à interpréter, ou encore les prises de rendez vous pour les urgences.

 

Il est onze heures. Ça fait déjà trois heures que je consulte, et dix personnes attendent encore dans la salle d’attente. Je fais rentrer Gaby V., une vieille dame de 85 ans, pauvre, et toujours acariâtre, grincheuse et jamais contente, pour le renouvellement de son traitement. Et aujourd’hui, je la trouve particulièrement acariâtre, grincheuse et vraiment pas contente. En effet, dès les premières secondes, elle me reproche de lui avoir prescrit à la dernière consultation des collants de contention alors qu’elle voulait des bas. « …et vous m’avez donné des collants. C’est la misère. » Je lui rétorque : « mais c’est quasiment la même chose ». « NOOON, pas du tout, c’est la misère ». « Et vous auriez pu les échanger ». « Mais ma pharmacie est loin d’ici, c’est la misère ». « Soit, mais cela vous aurait permis de marcher un peu et vos jambes en auraient profiter ». « Vous vous moquez de moi ou quoi ? Je boite. C’est la misère ».

 

Devant autant de bougonnement, encore plus que d’habitude, qui me donnait envie de savoir une bonne fois pour toutes « mais pourquoi vous râlez tout le temps ? », et sachant que la salle d’attente était pleine, je m’arrête une seconde, et je prends la décision « d’y aller ».

 

« Gaby, asseyez vous sur ce fauteuil, s’il vous plait ; mettez vous à l’aise, fermez les yeux, et dites moi pourquoi vous employez toujours « c’est la misère » à chaque phrase et depuis plus de vingt ans que je vous connais ? ». Je m’assois à côté d’elle. Et elle commence son histoire d’une voix plus calme, comme neutre : « et bien, dans mon enfance, à 8 ans, je préparais la salade dans la cuisine à côté de ma mère, et je fis tomber une feuille. Je reçus de suite une violente claque et une remarque désagréable. C’est la misère ». Je suis interloqué par cette histoire, car je ne m’y attendais pas du tout ; et lui demande une autre anecdote. Elle poursuit sur un ton devenant de plus en plus monocorde : « le jour de mon mariage, comme nous étions très pauvres, je rêvais d’une coupe glacée. Ma mère me l’interdisait. J’ai eu la coupe entre les mains, et ma mère me l’arracha et la jeta à terre. La coupe se cassa. C’est la misère ».

 

Je suis complètement retourné, et, automatiquement, je me rapproche de son oreille pour lui raconter une histoire, sa nouvelle histoire. Je suis très près de son oreille, car elle est malentendante, et je veux lui parler d’une manière chaleureuse et calme : « Gaby, vous avez dix ans. Vous êtes dans cette cuisine de votre enfance, avec votre mère. Vous revoyez les objets qui la composent, leur volume, leur fonction. Vous sentez les odeurs de la cuisine, et vous essayez d’imaginer ce que votre mère prépare. Quelle spécialité, quelle odeur, quelle saveur…? Vous voyez votre mère et vous regardez comment elle est habillée ; ainsi que vos habits ; vous vous revoyez entrain de nettoyer la salade. Quel genre de salade, sa couleur, sa consistance, son volume...? Et une feuille tombe, vous la ramassez de suite, sans attendre, et vous vous dirigez vers l’évier, et vous rincez la feuille, et vous l’essorez, et vous la remettez dans le plat, et à ce moment là, votre mère se penche vers vous et vous embrasse le front. Tendrement ». Et je ne sais pas ce qui m’a pris, tout proche de l’oreille de Gaby, au même moment je me penche vers son front, et lui pose un baiser sur son front. Ses yeux s’ouvrent. Me fixent. Un flot de larmes envahit ses yeux. Nous nous levons tout les deux en même temps. Sans un mot. Et elle me prend dans ses bras et me dit tout simplement : « merci ».

 

Chacun regagne sa place de part et d’autre du bureau, dans un grand silence. Je lui renouvelle son ordonnance, car elle me fait comprendre qu’elle ne veut pas être examinée. Et elle me quitte avec un grand sourire, le premier que je découvre depuis si longtemps, qui sait peut être le premier de sa vie. La secrétaire est toute étonnée, Gaby ne râle plus.

 

Et les consultations suivantes, Gaby est aimable, docile et douce.

 

Je m’aperçois que je viens de pratiquer une séance d’hypnose conversationnelle. En à peine une dizaine de minutes. Peut être pas tout à fait conventionnelle. Mais avec un résultat qui dépasse toutes mes espérances. J’ai hâte de renouveler l’expérience. Dès demain !

 

 

Mardi : Marco et Françoise

 

Marco R. a perdu son père il y a maintenant un an. Il est effondré. Toujours effondré. Son débit oratoire sans interruption est là pour masquer une grande souffrance. Et pour atténuer ses angoisses, il exagère la prise d’anxiolytiques, ce qui le perturbe tant sur le plan professionnel que sur le plan moral.

 

Ce matin il a pris rendez vous sur les conseils de son amie Françoise qui l’accompagne. La présence de Marco à ma consultation signe qu’il est dans un grand état de détresse. L’attitude détachée et le visage fermé de Françoise montrent qu’elle aussi craque. D’autant plus qu’elle est suivie pour sclérose en plaques depuis quelques années et qu’elle a du arrêté son travail de clerc de notaire. Par contre la maladie ne l’a pas affectée sur le plan physique : elle est toujours aussi ravissante.

 

Marco ne me laisse même pas le temps de lui demander comment il va. Il enchaine les phrases dans un tourbillon de mots et de circonvolutions de bras. Je suis encore pris au piège par sa logorrhée, et je me demande comment faire pour reprendre la main et lui apporter quelques conseils qu’il devra écouter. Car je sais, par ailleurs, que c’est LUI qui sera le prochain patient hypnotisé.

 

Après une dizaine de minutes  d’un monologue qui ne fait rien avancer, je décide de l’interrompre. Brutalement. Sèchement. Je prends la parole et débite des phrases. Sans lui laisser le temps de reprendre son souffle. « Marco. Je sais que tu as perdu ton père. Je sais que tu en souffres. Durement. Péniblement. Atrocement. Es-tu d’accord avec moi sur ce que je viens de dire ? ». Marco semble surpris par mes propos, voire perplexe. « Marco, partages- tu cette affirmation ? ». Il ne me répond pas, pensant certainement que je me moque de lui. « Marco, je te demande de valider cette affirmation : souffres- tu de cette perte immense ? ». « Oui, je valide ». «Cette cruelle disparition te met dans un état de torpeur et t’empêche d’avancer. Tu valides ? » « Oui, je valide ». « Il t’arrive de pleurer ». « Je valide ». « Et tu ne dors plus ». « Je valide ». « Et tu prends des médicaments, trop de médicaments ». « Je valide ».

 

Marco répond mécaniquement à mes suggestions directes. Il suit mes propositions et semble comme absorbé par ce discours inattendu pour lui. Tout en continuant mes suggestions, je jette un œil sur Françoise, qui semble totalement absente de la consultation.

 

Je continue : « et tu t’aperçois que cette souffrance permanente dégrade ton quotidien ». « Je valide ». « Et tu peux imaginer que Françoise en a assez de cette situation ». « Je valide ». « Et tu peux imaginer que Françoise parte ». Les yeux de Marco ont changé. Les traits de son visage aussi. Son expression montre qu’il est revenu dans une sorte de réalité. Qu’un déclic s’est produit.

 

Marco n’a pas validé la dernière proposition. Car il a tout compris.

 

La consultation est redevenue normale, habituelle : Marco ne montre plus de signes d’impatience, de nervosité, de colère. Il est maintenant calme, comme détendu. Peut être soulagé. Il me remercie chaleureusement. Je l’ai revu deux ou trois fois depuis cette consultation en octobre. Ce n’est plus le même homme.

 

Françoise et Marco se sont pacsés en janvier. Il lui a fait une surprise : ils sont partis en croisière.


 

Mercredi : Irène et la montgolfière

 

Surpris par les réactions positives tant sur mes patients que sur moi-même, hier soir je me suis plongé avec avidité dans la lecture de « L’hypnose thérapeutique, quatre conférences » de Milton H. Erickson. Qui pouvait imaginer une telle évolution, et surtout aussi rapide, concernant mon approche vis-à-vis de l’hypnose ?

 

Irène S. vient me voir comme chaque trimestre. Cette ancienne danseuse classique d’origine russe, qui a dansé dans les plus grands ballets, me rappelle à chaque fois le film « le docteur Jivago » et ses grandes envolées, ses grandes fresques et ses magnifiques paysages. Malheureusement pour elle, ces dernières années sont une autre histoire : problèmes articulaires à plus de cinquante ans ; nombreux décès dans la famille ; un mari de plus en plus affaibli ; quelques soucis financiers ; pas d’enfant ; des voisins jaloux ; une voiture de nouveau en panne ; un merveilleux passé qui s’échappe.

 

Irène m’expose comme à chaque fois la liste de ses nombreux problèmes. Plus le tout dernier. Et toujours avec le sourire et le maintien de la danseuse classique qu’elle a été. Mais cette fois-ci, elle semble saturée. La coupe est pleine. Elle semble se tasser un peu. Un changement perceptible montre que ma patiente est en souffrance. Je lui demande si elle accepte une expérience médicale pour essayer de la soulager de ses innombrables fardeaux. Une expérience toute simple qui n’utilise que des mots. Une expérience pour essayer d’apporter un peu de réconfort. Elle accepte.

 

Je lui demande de s’installer confortablement dans le fauteuil, détendue, les mains sur les cuisses. Puis de fixer un point sur le mur en face d’elle. De le détailler et d’oublier tout ce qu’il y a autour. Et de rester quelques instants concentrée sur ce point. Au bout de quelques minutes, je lui propose un autre exercice : appuyer son index et son pouce fermement, le coude décollé du corps, les yeux fermés. Et d’imaginer la forme de cette pression ; l’intensité ; la couleur ; le contour ; le mouvement éventuel. Quelques minutes d’induction suffisent pour permettre à Irène de rentrer dans la deuxième phase du processus hypnotique : la perceptude.

 

Je demande à Irène de reposer ses mains sur les genoux, puis de penser à une safe place, un lieu de sécurité, agréable. Irène me signale par un petit mouvement de l’index qu’elle valide mes propositions.

 

Je la laisse quelques instants dans son imaginaire, et je me mets à penser à l’exercice suivant. Imprégné par l’histoire de cette femme russe, ancienne danseuse, et moi-même dans un état hypnotique au cours de cette séance d’hypnose, j’imagine ces grands espaces magnifiques vus et revus dans le film « docteur Jivago ». Et j’imagine une montgolfière. Ça tombe bien, la veille j’ai lu l’exercice de la montgolfière du docteur Erickson.

 

« Irène, vous allez maintenant monter dans une montgolfière. Vous y êtes ? Bien. Vous allez mettre par dessus bord un petit sac de sable pour permettre à la montgolfière de décoller. Puis un deuxième. La montgolfière monte, lentement, insensiblement, et se fait plus légère, et continue de s’élever. Doucement. Tranquillement. Vous êtes à une certaine hauteur. Vous me suivez ? » Un petit signe de l’index valide qu’Irène est bien dans la montgolfière et qu’elle suit l’exercice. « Vous ressentez toutes les sensations d’une personne dans une montgolfière… Et pour aller plus haut, pour se sentir plus légère encore, vous allez mettre par dessus bord un autre petit sac de sable. Petit sac de sable correspondant à un petit problème que vous avez eu récemment. Pensez au dernier problème de la semaine, tenez, la panne de la voiture, et jetez le petit sac contenant la panne par dessus bord, comme les premiers petits sacs…. Signaling…. Voilà, c’est bien…. Vous vous élevez et devenez plus légère, avec moins de soucis…. Et vous continuez avec un autre sac. Et vous faites cela très bien. Et la montgolfière se dirige tranquillement vers un lieu de sécurité, votre lieu de sécurité…. Vous voyez votre lieu. Irène, vous êtes bien assise confortablement dans votre fauteuil ? Oui, c’est bien. Et vous savez que vous pouvez maintenant vous rendre facilement dans ce lieu agréable. En jetant par dessus bord ces petits sacs de tracas. Et lorsque vous reviendrez dans votre quotidien, il suffit de faire la même chose ».

 

« Maintenant, quand vous le souhaitez, vous revenez tranquillement dans mon bureau ».

 

Irène ouvre les yeux. Un large sourire illumine son visage. Je lui explique qu’il suffira de fermer les yeux et de repartir en voyage pour soulager ses moments de difficulté.

 

Depuis, à chaque consultation trimestrielle, Irène m’explique qu’elle est  montée dans sa montgolfière et qu’elle va mieux. Le voyage dans l’hypnose continue.

 

 

Jeudi : Marine et le volcan

 

J’ai rendez-vous avec Marine A. pour une séance d’hypnose. Quelle rapidité ! Ça ne fait qu’à peine cinq jours que j’ai commencé le cursus de formation à l’hypnose médicale ! Je soupçonne ma secrétaire d’avoir favorisé cette consultation. Il faut dire que les premières expériences ont été tellement concluantes que ça devait se voir dans mon comportement. La secrétaire a dû anticiper. Décidemment, tout s’enchaine : le processus hypnotique opère à tous les niveaux.

 

Je reçois donc Marine pour un problème d’intestin irritable. Cette patiente d’une trentaine d’années, divorcée, deux enfants, ancienne obèse, vivant encore chez ses parents dans la plus belle et la plus grande maison de la ville, m’explique qu’elle présente depuis quelques années des épisodes d’intense aérophagie, avec ballonnement, suivi d’une brûlure thoracique et parfois allant jusqu’au malaise et perte de connaissance. Elle est très gênée, d’autant plus que ses symptômes peuvent survenir aussi devant un client, ou en société.

Je lui demande ce qu’elle attend de cette consultation spécialisée, forcément différente des habituelles consultations de traitement des otites de ses enfants, de ses crises d’asthme ou du régime diététique suivi pendant deux ans. Elle veut être soulagée de ses crises d’intestin irritable. Et elle aimerait enfin avancer dans la vie.

 

Comme libérée par cette consultation spéciale pour elle, ne correspondant pas aux précédentes consultations où elle devait tenir un rôle de patiente-consultant-un-médecin-généraliste, elle se met à parler et à se confier. On dirait que la consultation d’hypnose médicale permet de libérer la parole. J’ai l’impression de ne plus être perçu comme avant. Etonnant !

 

Et ce qu’elle me dit est édifiant. Elle me confie que sa mère ne désirait pas son dernier enfant : elle a essayé de se faire avorter. L’accouchement s’est mal passé. Sa mère ne l’a jamais aimée et exerce une sorte de mainmise psychologique sur elle. Marine a été violentée par ses sœurs ainées. Son père, occupé par son travail de commerçant international, ne s’est guère soucié d’elle.

 

Et dire que je la suis depuis dix ans, en particulier régulièrement pendant deux ans pour régime diététique, et que rien n’a filtré de toutes ces consultations.

 

Ne cherchant pas forcément à connaître la ou les causes à ses problèmes, et leurs conséquences sur le ou les symptômes, je lui demande de me préciser ce qu’elle ressent dans son ventre. Elle me répond que c’est comme un volcan, avec un brassage de flux bouillonnant dans tous les sens, qui broie, et puis qui enfle, et qui se propage dans la cage thoracique. Je tiens ma métaphore, et je peux commencer le processus hypnotique, même si je sais que le processus a déjà débuté lorsque Marine a franchi la porte de mon cabinet. En effet, Marine n’est plus la même : elle s’est confiée, et déjà libérée d’un poids.

 

Elle s’installe confortablement dans le fauteuil. Elle suit les différents exercices d’induction, pourtant appris il n’y a que quelques jours. Le signaling fonctionne. Son état de conscience est modifié. Peut commencer la phase de perceptude.

 

Je lui demande de penser à ces épisodes de crise, lorsque son ventre enfle, se tord et devient insupportable. Je lui demande de sentir ces moments. Son visage se tend. Je lui suggère que ce qu’elle ressent là maintenant correspond à un chiffre « 1 » sur une échelle de douleur qui va jusqu’à « 10 ». La séance continue, et je lui fais passer ses sensations pénibles et douloureuses de « 1 » à « 4 ». Son visage se durcit, se crispe. Arrivée à « 4 », Marine verse une larme. Je m’aperçois de la terrible responsabilité du thérapeute sur son patient et de l’incontournable éthique qui doit accompagner le thérapeute.

 

Lors d’une précédente consultation, elle m’avait parlé d’une porte dérobée au fond de son parking. Surgit alors la métaphore du puits magique qui absorbe ces coulées de lave bouillonnante et incandescente. Je lui suggère donc qu’elle découvre une porte qui s’ouvre sur un puits magique. La lave s’engouffre petit à petit dedans. Et l’intensité du bouillonnement, des flux et des douleurs se réduit progressivement, perceptiblement. Son visage se détend. Un sourire de contentement s’esquisse. « Et maintenant vous pouvez diriger les coulées de lave dans ce puits. Et lorsque toute la lave du volcan aura disparu dans le puits magique, vous refermez la porte. Et lorsque vous le voulez, vous pouvez ouvrir les yeux ». Plusieurs secondes s’écoulent. Marine rouvre les yeux. Un large sourire fend son visage.

 

Depuis cette date, Marine me consulte régulièrement en hypnose médicale. Elle n’a quasiment plus d’épisodes d’intestin irritable. Elle a trouvé du travail en dehors de l’entreprise familiale. Elle a su dire « non » à sa mère.

 

Ce qui m’étonne le plus dans ces différentes expériences d’hypnose médicale depuis le début de la semaine, ce sont les visages toujours souriants des patients après les expériences.

 

 

Vendredi : Noémie et la boite magique

 

Je reçois la jeune Noémie, six ans et demi, pour sa visite de rentrée. Sa maman, en fin de consultation, me signale que Noémie fait des cauchemars depuis cet été.

 

Intrigué par cette situation qui perturbe Noémie, petite fille charmante, espiègle et délurée, je demande à sa mère de préciser un peu mieux la situation. Elle m’informe que son père, marin d’Etat, est parti en mission depuis trois mois. Et depuis, sa fille est en proie à des nuits très agitées avec cauchemars, pleurs et perturbations pour toute la famille. Noémie me précise que son père lui manque et qu’elle y pense toutes les nuits.

 

Comme les enfants sont très réceptifs à l’hypnose, je décide de me passer de la phase d’induction.

 

Je l’informe que je vais lui raconter une histoire agréable pour elle et qu’elle ira mieux. Elle accepte cette expérience, toute curieuse de découvrir cette histoire de docteur. Je lui demande de s’installer confortablement au fond du fauteuil et de répondre à mes questions. J’apprends rapidement qu’elle a dans son petit porte-monnaie une photo de son père, qui la suit à l’école. Et qu’elle a comme souvenir très sympathique de son père un tour de manège dans une immense « tasse » dans un parc d’attraction il y deux ans.

 

Je lui demande alors de fermer les yeux, et d’écouter et de revivre cette histoire, l’histoire de Noémie et son père dans cette immense tasse qui tourne, tourne, tourne et lui fait déclencher de grands fous rires ; des moments de tendresse où son père la serre fort contre elle. Elle sent sa chaleur, son souffle, ses mots ; elle le voit ; elle le touche.

 

Puis je lui demande de dessiner ce tour de manège. Noémie s’exécute sans aucun problème. Enfin, je lui demande de refermer les yeux, et de mettre mentalement dans une boite magique une photo de son père, le dessin, et un secret à elle. Et de placer cette boite magique à côté d’elle tous les soirs. « Et lorsque tu te réveilleras, tu penseras à cette boite magique et à son contenu, la photo, le dessin et le secret, et tu pourras te rendormir tranquillement, car ton papa est à côté de toi ». Un large sourire illumine son visage. Je lui donne une boite en plastique qui se trouve sur une étagère et lui dit que cette boite est magique. Elle sort de mon cabinet en m’embrassant.

 

Quelques jours plus tard, la mère de Noémie me téléphone pour me dire que sa fille dort beaucoup mieux. Ainsi que toute la famille.

 

 

Samedi : bilan

 

La semaine a été singulière.

 

En quelques jours, en quelques exercices, en quelques mots, un nouvel univers s’ouvre à moi.

 

J’ai trouvé dans la pratique de l’hypnose médicale l’outil thérapeutique qui me manquait pour aider mes patients à réduire leurs souffrances physiques ou morales. La découverte des vertus thérapeutiques de l’hypnose me permet aujourd’hui d’apporter à ma pratique quotidienne de la médecine une nouvelle dimension dans l’amélioration de certains troubles. L’hypnose médicale n’exclut pas les autres outils thérapeutiques ; au contraire, elle accompagne ces outils traditionnels (allopathie, homéopathie, autres), pour peut-être les remplacer si la situation le permet. Elle se situe dans le complément et l’accompagnement des thérapies classiques. Tout en étant évidemment un moyen thérapeutique suffisant, voire primordial dans le traitement de certains symptômes.

 

J’ai trouvé dans la pratique de l’hypnose médicale la méthode qui me permet, certes de soulager, mais aussi de mettre les patients dans des conditions de parler, de se confier. Une méthode qui est en réalité plus un cadre où l’imaginaire et la créativité du patient, et aussi du thérapeute, s’expriment. Un cadre adaptable à un ensemble de situations cliniques diverses, qui en modifiant l’état de conscience du patient, en relation permanente avec le praticien, permet d’expérimenter son champ de conscience, de modifier le contenu de sa perception. Contrairement aux techniques de relaxation où le lâcher-prise prédomine, l’hypnose médicale revisite les sensations du patient dans un basculement et un aller retour réel/imaginaire avec des codes sensoriels que le patient découvre ou redécouvre.

 

De plus et surtout, j’ai trouvé à travers l’hypnose la pratique qui correspond à mes attentes, qui relie mes différentes activités, qui donne un supplément d’âme à la relation humaine. Adepte et promoteur de la convivialité durable et urbaine, j’ai découvert dans l’hypnose médicale un champ d’expériences où la notion de convivialité s’exprime de manière totale.

 

Cette convivialité thérapeutique dans l’hypnose médicale correspond complètement à mon approche humaniste de la vie, en particulier professionnelle. J’y retrouve des conditions de travail qui prône une entente, un échange, une collaboration, un partenariat. La recherche d’une alliance thérapeutique au début de la séance est un moment clef, étape incontournable pour le bon déroulement du processus hypnotique. L’alliance est le déclic pour la suite du processus hypnotique, la porte d’entrée, le moment où tout bascule.

 

Dans l’hypnose médicale, je retrouve cet échange d’information nécessaire entre le patient et le thérapeute. La pratique s’inscrit non pas dans la seule prise en charge du ou des symptômes, mais dans la prise en charge de celui qui en souffre, l’humain. L’importance d’une écoute de l’autre la plus complète permet, en retour, de venir proposer au patient une nouvelle façon d’envisager ses motifs de souffrance via les processus hypnotiques. La description sensorielle et sensitive du symptôme ou de la situation qui met le patient dans cet état pathologique, permet au thérapeute de s’appuyer sur ces éléments sensoriels pour mieux le traiter.

 

J’y retrouve l’expression sensorielle et la dimension physique et émotive souvent oubliées dans nos sociétés, dorénavant marquées par la productivité, la logique, le rendement. Car aujourd’hui la médecine, comme nos sociétés productivistes, est compartimentée, cloisonnée, hyper technologique, hyperspécialisée, dans l’immédiateté et dans une logique comptable des relations, sans se soucier de la redoutable entropie (effets indésirables des produits, pollutions diverses). Au contraire, je trouve dans la pratique de l’hypnose médicale le souci de la lenteur, de l’introspection et de la recherche du sens et des sens. Le rythme des consultations ressemble plus au travail de l’artisan ou de l’artiste plutôt que celui de l’entreprise.

 

L’humain est traité dans sa globalité, et non plus d’une manière fragmentée. L’esprit et le corps. Le corps et l’esprit. Les sens du corps réhabilité sont sollicités lors de cette veille intense. Comme le souligne François Roustang : « … le corps, non plus une machine, se conforme à l’espace qui le forme et montre ainsi qu’il pense ».

 

L’altérité est au centre de l’hypnose. L’hypnose crée du lien, du relationnel, de la fusion. Le processus hypnotique crée ce lien humain comme le lien social des moments de convivialité lors des fêtes, ou le lien indispensable d’une nouvelle organisation des quartiers dans le cadre de la convivialité durable et urbaine. A l’entropie, l’hypnose répond par l’empathie.

 

Ainsi au bout d’une semaine, je bascule à mon tour. Dorénavant, j’envisage différemment l’hypnose.

 

L’hypnose médicale permet d’explorer des voies nouvelles dans la découverte de l’autre et dans la relation humaine. Une invitation à vivre autrement. Un art de vivre.

 

 

                                                                                    Dr Luc PATENTREGER

 

 

 

 

 

 

 

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